Jeux Viens à Vous

Jeux Viens à Vous Michel Lalet 3 ème partie

Jeux Viens à Vous Michel Lalet  3 ème partie

Cette semaine, pour cette troisième et dernière partie, mon invité  Michel Lalet nous parle de ses origines sociales modestes encore et toujours d'éducation populaire, de Marc Nunes, de littérature et de ses multiples rencontres à travers le monde... 

En bonus, je vous propose exclusivement sur Jeux Viens à Vous, à la fin de l'entretien de Michel Lalet, une petite interview de Vincent Frochot, champion d'Abalone : 

Michel Lalet troisième partie


 

17) Je me pose la question depuis un petit moment. Littérature, musique, entrepreneuriat, éducation populaire...D'où venez-vous Michel Lalet ? Je veux dire de manière concrète. Dans quel milieu avez-vous grandi pour arriver à ce mélange marquant, à cette personnalité atypique, à ces différentes vies ? Qui sont vos parents et que vous ont-ils apporté comme valeurs et comme cultures ?

J’ai vécu dans un milieu ouvrier, simple, droit, et somme toute assez fier de sa condition. Ma mère croyait fermement aux vertus d’un monde qu’elle ne connaissait pas, celui de la culture, qu’elle n’aurait d’ailleurs jamais nommé ainsi : “Bien travailler à l’école” étaient les mots qui suffisaient à définir et à circonscrire la chose. Par chance, j’ai adoré ça ! J’ai adoré chaque instant où l’on m’a raconté des histoires.

J’étais aiguillonné par une insatiable curiosité, vous savez, comme l’enfant d’éléphant de Rudyard Kipling, qui continue encore et encore à questionner et à mettre les doigts dans toutes les prises, en dépit des coups de dure patte qu’il reçoit dans le nez !

Mais j’ai surtout eu la chance inouïe d’avoir sous les os du crâne un petit lutin qui emmagasinait, triait, rangeait et se souvenait d’absolument tout ! Un truc vraiment “injuste” si l’on y songe. Cette mère qui avait des ambitions immenses pour moi – elle m’aurait bien vu instituteur ou même sous-directeur de l’usine du village ! – me rabattait le caquet si elle pensait que je plastronnais ou seulement que je me reposais sur cette facilité contre laquelle je ne pouvais pas grand-chose. Je ne parviens pas à lui en vouloir pour ça : elle m’a quand même donné le sens de l’exigence !

D’aussi loin que me reviennent les souvenirs du jeune enfant que j’ai été, je crois qu’il n’avait que trois ambitions : lire, jouer, grimper dans un arbre pour souffler dans son harmonica. Lire c’était presque trop facile : le village où nous vivions était celui de “l’Usine”, une grosse imprimerie séculaire. Mon père était mécanicien là-dedans. Il rapportait régulièrement des piles de bouquins imprimés grâce à lui, à son travail, à celui de ses collègues… Il ne les rapportait pas pour les lire. Il ne lisait pas. Peut-être le faisait-il pour caler les meubles, ça c’est possible, mais surtout il le faisait pour la fierté de nous montrer un témoignage tangible de son savoir-faire d’ouvrier. Moi, bêtement, tous ces livres, je les lisais ! Et ce n’était pas nécessairement de mon âge !

Jouer était la grande affaire. Jouer et organiser des jeux, pour mon frère, pour ma sœur, mais aussi pour tous leurs copains et au passage pour les miens. Qu’est-ce qui me poussait sans cesse à travestir ces jeux ? À en changer les règles ? À inventer pour eux des trucs improbables ? Je ne saurais le dire, mais incontestablement, le plaisir passait par là.

Et puis, produire des sons, souffler dans cet harmonica et chanter à en rendre fou la terre entière : il y a sous mon crâne, juste à côté du petit lutin, un orchestre symphonique (qui s’est enrichi au fil des ans de tous les instruments de la musique électro-acoustique !) et qui fabrique sans cesse de la musique… Ça chante là-dedans. Ça gueule, ça vibrionne et ça fabrique même des saloperies de tapis de violons pour ceux qui aiment ça !

 

Le vrai travail pour moi, c’est de restituer ! Sur ce point, je regrette vraiment que ni les gens de ma famille ni personne alentour n’ait pris la mesure de ce petit problème que j’avais sans doute préféré taire. Mais dévoiler quelque singularité que ce soit est risqué. On apprend vite la prudence dans certains milieux : « Le gosse est comme Jeanne d’Arc ! Il entend des trucs ! Faut qu’on l’emmène au docteur ! » N’empêche, si j’avais eu la chance de travailler ça, j’aurais sans doute appris et digéré sans trop de peine toutes les bases d’une culture musicale qui me fait encore défaut aujourd’hui. Mais ça ne s’est pas trouvé, comme on dit. C’est ainsi ! L’orchestre joue et je cours derrière…

Ces trois activités ne pouvaient être accomplies qu’en se planquant, en se défilant, en cherchant tous les moyens d’échapper aux corvées, car la vraie morale de ce monde ouvrier, c’est le travail, la sueur, la douleur de l’effort, la mécanique du corps en peine, du corps contraint. De ce fait, la vraie grande affaire pour moi, c’était de me barrer de là… pour rejoindre des lieux où les histoires qu’on me raconterait seraient encore plus belles, plus inattendues, plus excitantes et surtout où je pourrais rêvasser tranquillement…

Je n’ai aucune nostalgie de ce monde ouvrier. Il est bien possible que je ne l’aime pas beaucoup. Non, ce n’est pas exactement cela : ce que je n’aimais pas beaucoup c’était un indéniable sectarisme des plus anciens dans cette volonté d’entraîner les plus jeunes dans la voie qui était la leur et surtout, cette attitude de résignation qui conduisait déjà tous mes copains d’école à ne pas prêter l’oreille aux ailleurs que les livres ou leur instit ou le curé leur racontait.

Parce que tous savaient qu’une place leur était réservée “à l’usine” et qu’ils pourraient y travailler jusqu’à la fin de leurs jours.

Alors, l’Éducation Populaire ? Oui, c’est sûrement une des séquelles en forme de cicatrice restée ouverte : j’aurais probablement et rétrospectivement souhaité que mes copains d’enfance aient d’autres ambitions !

Réinventer l’Éducation Populaire ? Vaste programme…

18) L'éducation populaire, une belle idée, mais qui n'existe plus vraiment j'ai l'impression. Une idée de Condorcet à ce que l'homme se forme toute sa vie et réfléchisse par lui-même. Une idée dangereuse pour certains. Tellement dangereuse que l'éducation populaire s'est progressivement éteinte au fil des dernières années.
Y croyez-vous encore Michel Lalet à cette éducation populaire ? Croyez-vous qu'elle soit encore présente dans les esprits et que l'éducation de nos enfants ne se résume pas simplement à un formatage des esprits dès le plus jeune âge, qu'il est encore possible de raisonner par soi-même ? 

Ce n’est pas si vrai que l’Éducation Populaire n’existerait plus… Elle continue d’exister mais selon moi, elle a simplement changé de positionnement. Elle s’est décentrée pour s’adresser à d’autres cibles. Née en soutien et en accompagnement des mouvements syndicaux et ouvriéristes, elle s’était donnée pour mission d’élever les prolétaires, comme on le disait autrefois. Aujourd’hui, il n’y a plus de prolétaires au sens strict du terme, au sens du terme “ouvrier”, cette main d’œuvre non qualifiée mais avec un taux élevé d’employabilité. Dans ce contexte, si le travail servait de cadre, l’Éducation Populaire en était la dorure, l’agrément et le symbole d’un accompagnement ou d’une solidarité sociale à laquelle tout le monde pouvait adhérer…

Bon nombre de personnes sont sorties de ce cadre du travail structurant et par voie de conséquence, sont devenues quasiment sourdes à ce qu’offre l’Éducation Populaire : s’éduquer ? Dans quel but ? Pour qui ? Pour quoi faire ? Pour aller vers quelles formes de promotion sociale ? Il faut admettre que l’Éducation Populaire n’a jamais suppléé aux difficultés économiques réelles des personnes. Au mieux, elle accompagnait ceux qui avaient un travail, une famille, des relations sociales.

Lorsque sévit un chômage endémique, que prévalent un ensemble de mécanismes de survie et surtout, que domine l’absence de promesse de toute amélioration, ces personnes deviennent à peu près insensibles à ce qui vise à les intégrer à un monde perdu auquel elles ne croient plus. À cet endroit, l’Éducation Populaire montre ses limites. Et puis, il ne faut pas oublier que dans le même temps, ses structures et son organisation se sont retrouvées démunies face à ce prolétariat sans emploi dans la mesure où les organismes puissants qui les soutenaient (tels que des partis de gauche et le Parti Communiste au premier rang) ont eux aussi fait naufrage.

L’Éducation Populaire s’est donc décentrée et en continuant de travailler avec les outils qui étaient les siens et les savoir-faire qui étaient les siens elle ne parvient plus à trouver ses cibles qu’auprès des classes moyennes. Elle se donne désormais pour vocation de faire de ces classes moyennes des smart people. Cette cible définie au sein des classes moyennes est au demeurant exactement la même que celle qu’ont en tête les éditeurs de jeux “intelligents”. Ceux que l’on jouera en famille. Ceux que les ados joueront “à la maison” avec leurs copains. Ceux au fond que priment le Spiel des Jahres ou les As d’Or de Cannes.

De ce point de vue, l’éducation populaire contemporaine et le jeu de société sophistiqué sont sur la même ligne, en ce qu’ils visent les mêmes cibles et au fond, suivent les mêmes objectifs. Des objectifs assurément très louables, mais qui l’un et l’autre passent à côté d’une large part de la population la plus démunie et la plus fragile culturellement. Il en va de même de la pratique sportive qui à de rares exceptions près ne s’adresse plus à cette catégorie de population.

Réinventer l’Éducation Populaire ? Vaste programme… car un tel travail qui ne génère aucun profit (c’est même plutôt l’inverse) ne peut avoir de sens et d’avenir que s’il s’appuie sur une puissante chaîne idéologique et économique qui aurait pénétré tous les niveaux d’une société et permettrait d’offrir un soutien réel aux personnes au travers de chacun de ces niveaux.

Réflexion en cours, n’est-ce pas…

La « culture », c’est aussi ce qui se passe à côté de la niche !

19) Votre réflexion sur la classe ouvrière me fait songer à une question posée récemment à Thierry Sajou. Depuis plusieurs années que j'anime, j'ai l'impression que le monde du jeu de société moderne avec ses festivals, ses cafés est plus fréquenté par un public de classe moyenne blanche. 
Malheureusement, les personnes ayant des origines diverses se comptent souvent sur les doigts de la main dans les cafés ludiques ou sur les festivals. C'est quelque chose que vous constatez également ? Et comment l'interprétez-vous ? Culture du jeu moins répandue dans certaines cultures justement ? D'autres raisons ? 

Tirer de telles conclusions d’un nombre restreint d’observations est un exercice périlleux !

La seule chose que l’on puisse affirmer avec certitude c’est que les populations qui fréquentent les festivals ou les bars à jeux sont celles qui habitent à proximité immédiate des bars à jeux ou des festivals ! Faites un festival à Cannes, à Besançon, à Parthenay et vous n’aurez que de manière très marginale des populations de Biarritz ou de Mulhouse. Et si ce festival est fait au cœur de Bobigny ou de Villeurbanne, vous n’aurez que très marginalement du public venant des Deux-Sèvres ou des Alpes Maritimes !

J’ai eu dans le passé l’occasion de faire des animations au cœur de ces quartiers à origines diverses – étrange appellation : on se demande bien pourquoi on les appelle « des quartiers », comme si celui que j’habitais moi-même à deux pas de la Bastille à Paris était autre chose qu’un quartier ! – et je vous assure qu’on y aurait aperçu que peu de Brestois, de Carcassonnais ou de Limougeaud de souche !

Quant à la culture du jeu, elle est à peine émergeante. On est toujours tenté de croire que les petites choses sophistiquées qui font les pleines pages de Plato ou de Tric Trac seraient une culture ! Ce n’est qu’un tout petit embryon !

Si vous me dites que la belote, le jeu de backgammon, la manille ou même soyons fous, le scrabble constituent une culture, je répondrai probablement par l’affirmative. Le reste n’est pour le moment que l’effet d’une petite brise marketing, touchant des populations restreintes et sélectionnées ! Je vous parlais plus haut de la fragmentation en niches du public de ces jeux contemporains. L’ensemble de ce public, si on le rapportait au reste de la population, pourrait être dans son ensemble regardé que comme toutes petites niches !

La « culture », c’est aussi ce qui se passe à côté de la niche !

 

Vous avez dit dans une papotache de Tric trac «On joue avec des règles à partir de 6 ans.
Cela m'a interpellé. Que considérez-vous que les enfants fassent avant cet âge ?
Ne considérez-vous pas les jeux comme Pique plume, le verger comme de réels jeux où les enfants respectent une règle et s'amusent ?

J’ai surtout voulu évoquer des jeux que les enfants peuvent aborder seuls, gérer seuls, jouer seuls. Bien entendu qu’il y a de très bons jeux pour les enfants y compris pour les enfants un peu plus jeunes : les jeux que vous citez en font partie. Et parmi ces jeux pour les très jeunes enfants, il y a de magnifiques trouvailles.

Allez les escargots ! de Randolph fut de celles-là, qui a ouvert la porte à un grand nombre de réalisations allant dans ce sens.

 

Tric Trac

Photo © Yves Prince? - Tous droits réservés

20) Une question peut être plus anecdotique, mais pas forcément d'ailleurs... Pourriez-vous nous raconter une anecdote marquante drôle ou émouvante que vous ayez vécu lors d'un festival ?

Il y a quelques semaines, en vue de la préparation d’un de ces Festivals justement, j’ai écrit une petite page d’anecdotes autour de choses faites et vues à l’époque du lancement d’Abalone. Texte non publié, je le précise. Je vous le redonne si vous le permettez :

Jouer à Abalone,

• Au temps de l’apartheid à Johannesburg. Pour déconner j’annonce : « Règles du jeu spéciales : vingt-cinq billes noires, cinq billes blanches. Mais attention ! Les noires n’ont pas le droit de bouger ! » Les Noirs, les vrais, se marrent. Les Blancs comptent les coups restant à jouer. On joue.

• Avec des racistes suprématistes blancs du Midwest américain : « Lévi, ton associé ? Son nom ? Ce serait pas un peu… Un peu… Enfin, tu vois c’que j’veux dire ? Lévi ?! Quand même ! Vous devriez changer de nom ! » J’ai dit : « D’accord, on change de nom. Il s’appellera Lalet et moi je m’appellerai Lévi. Quant à toi, tu te plies le plateau en deux et tu te le carres où tu sais ! »

• Avec des presque centenaires, dans un genre d’hospice. Ils ne comprenaient pas tout aux règles, mais ils avaient bien compris l’idée générale : nous étions présents à leur solitude.

• Dans la bande de Gaza, un jour d’Intifada. On ne fournissait pas les lance-pierres pour utiliser les 28 billes à leur façon. Mais l’idée semblait féconde !

• Avec la femme que j’aime : « Comme un coup d’Abalone, on a tourné, tourné, joue à joue, cœur à cœur, pour faire durer le jeu et reculer la mort… »

• Avec l’enfant aveugle qui voyait tout ! Et ses copains, qui voulaient tout regarder eux aussi. Alors sur le plateau vingt mains, cent doigts voyant comme cent yeux !

• Dans un moche quartier du Bronx à New York. La règle indique : Noir commence. Ce qui fut fait.

• Assis à même le sol, à Vienne, avec cent autres filles et garçons, du temps où l’Autriche n’avait pas encore tout à fait inventé son actuelle liberté de mœurs et d’allure. Transgression et douce rébellion ?

• Au fond d’une piscine à Los-Angeles. Je ne jouais pas, je faisais l’arbitre. Punition : double temps passé en apnée !

• Avec un homme qui dit : « Je sais, je le sens ! Abalone, c’est l’histoire du peuple juif. Cette façon d’être un groupe… Cette errance… Mais juste un truc les gars : vous avez oublié Dieu ! »

• À Sydney, à Naples, à Tokyo, à Mexico, à Toronto, à Istanbul, à Berlin, à Helsinki… à la maison.

• Sur la route. Dans les bars. Dans un train. Dans les avions. En voiture… À cheval ? Non, pas à cheval ! Dommage !

• Avec Laurent Lévi. Mille fois, en forme d’improvisation théâtrale : « Et si j’étais une femme de ménage ? Je dirais quoi de ce jeu ? J’en attendrais quoi ? Et si j’étais un docker ? Et si j’étais un gamin des rues ? Et si… ? Et si… ? Et si… ?

• Avec des gosses malades, cloués à des lits d’hôpitaux. Des sourires, des sourires, des sourires…

• À Paris dans un square, un môme de sept ans qui joue avec un homme à casquette. Sept ans, c’est jeune. Oui mais, à eux deux, ils ont cent ans !

• À Oslo, à Copenhague, à Stockholm, à Malmö, le tout en soixante-douze heures. Un jour il faudra que je retourne dans cette région du monde, voir à quoi ça ressemble.

• Avec Frank, un animateur emmené en Allemagne. Il ne parlait pas un mot d’aucune autre langue que la sienne. Il expliquait tout en yaourt, à grands coups de grands gestes convaincants. Foule agglutinée autour de lui : un triomphe !

• Sur la plage. Dans le métro. Au sommet de la Tour Eiffel. Dans le gouffre de Padirac. Sans les mains. Avec toi.

• À Cannes, partout : dans les bars, dans les hôtels, à la poste, au restaurant, sur un croiseur américain, chez les flics, sous la table. Partie simple, sans bouger, sans rire… Des photos en témoignent !

• Au Forum des Halles. Avec les badauds, avec les punks, avec les flics. Les flics et les punks jouant ensemble, c’était bien…

• Sur l’avenue Habib Bourguiba à Tunis, à l’abri des arbres peuplés de millions d’oiseaux. Au bout d’un moment, nos cheveux et les billes de la même couleur : gris-vert-jaunâtre.

• Dans des cités réputées chelou. Ah, bon, c’est chelou ? Dans des beaux quartiers, réputés friqués et bien élevés. Ah, tiens, bien élevés ? Pourtant là on s’est fait voler les billes !

• Avec un prestidigitateur : d’un simple geste, une bille noire devenait rouge, une bille blanche devenait bleue, le plateau s’envolait…

• Avec vous.

• Avec tous. Depuis le premier jour.

21) Depuis le premier jour, mais jusqu'au dernier ? Philippe des Pallières me disait récemment qu'il songeait au temps qui passe et aux choses qu'il n'avait pas encore réalisées dans sa vie. Qu'il devait en quelque sorte se dépêcher de faire des choix.
Ce sont des questions que vous vous posez ?

Oui, je sais que Philippe à un fort désir de revenir vers « les beaux arts », domaine sur lequel il s’est formé et pour lequel il a un vrai talent. Il est l’un des premiers et l’un des rares en France – avec Sylvie Barc et avec Dominique Ehrhard sans doute – à avoir affirmé avec une aussi grande vigueur : « Je suis et je serai auteur de jeux ! », à une époque où les choses ne s’exprimaient pas ainsi. Car on était en somme auteur de jeu par hasard !

 

Lui, il a patiemment construit ce chemin, avec la réussite que l’on sait. Et sans doute en négligeant d’autres aspects de ses rêves.

Moi, j’ai tenté de tout garder en même temps et je n’ai aucune envie de faire des choix, à dire vrai.

Je veux juste pouvoir continuer de fourrer mes doigts dans toutes les prises !

 

 

Tric Trac

Photo © Yves Prince? - Tous droits réservés

22) Vous l'avez en quelque sorte fait au cours de cette interview, mais pourriez-vous nous parler d'un auteur ou d'une œuvre importante à vos yeux, que ce soit en littérature, théâtre, cinéma, jeu etc... que vous souhaiteriez faire découvrir ou redécouvrir à mes lecteurs ?

La littérature est LE continent dans lequel j’habite. « Mais pourquoi tu sembles t’en foutre de gagner du fric ? » m’a demandé quelqu’un du monde du jeu il n’y a pas si longtemps. J’ai répondu : « Parce qu’il y a les livres ! »
 

Dans ce continent, il y a mille joyaux. Et dans ce continent, il y a les lieux sombres de la littérature, là où fleurit le “mauvais genre”, que j’aime également profondément ! Vous savez, la S.F., le polar, les auteurs longtemps relégués dans des collections subalternes. Dans ces domaines, j’ai des amours infinies et s’il fallait citer des noms, la liste serait interminable. Allez, tout de même les gars-les-filles : lisez Abattoir 5 de Kurt Vonnegut ! Lisez Les Miroirs de l’esprit de Norman Spinrad. Lisez Tous à Zanzibar ou Le troupeau aveugle de John Brunner…

 

Non, d’ailleurs : lisez TOUT de ces auteurs-là ! N’oubliez pas non plus un seul des bouquins de Stephen King (celui qui n’est pas encore tombé à la renverse devant The Dark Tower (La Tour sombre) tombera prochainement ! Et allez vous perdre avec Robert Silverberg à Majipoor ou ailleurs dans son œuvre immense…

Mais s’il n’en faut qu’un seul, et pas parce qu’il serait le meilleur parmi les meilleurs, mais parce que j’ai une énorme tendresse pour l’homme et pour le styliste immense qu’il est, je citerais Pierre Pelot. En ne retranchant rien de ce qu’il a écrit. Si vous ne savez pas qui a inventé Mad Max bien avant Mad Max, lisez Pelot et l’ensemble de la série des Hommes sans futur. Si vous voulez savoir comment le langage s’est inventé chez Cro-Magnon, lisez Pelot (cycle Sous le vent du monde). Si vous avez le pressentiment que le monde tout entier est « en pente douce » (et pas seulement une seule de ses saisons L’été en pente douce, dont il est l’auteur) lisez tout Pelot !

 

 

23) Si vous deviez me citer deux personnes du monde ludique, l'une pour ses qualités professionnelles et l'autre pour ses qualités humaines, l'un n'enlevant rien à l'autre évidemment ? 

24) Comment définiriez-vous en un mot, oui un seul, chacune des personnes suivantes : Nadine Seul, Monsieur Phal, Croc, Dominique Ehrard, Marc Nunes, Philippe des Pallières, Régis Bonnessée, Bruno Faidutti, Laurent Lévi, Michel Lalet.

 

Choisir deux intervenant parmi des centaines – ou même en ajouter nommément dix autres comme vous le proposez – serait ne pas rendre justice à tous ceux qui ne sont pas cités. Et puis je ne pense pas qu’ils aient besoin de quiconque pour être « définis ».

Un peu d’attention nous montrerait que tous sont parvenus à se hisser à un haut niveau de compétence. Avec quelques dizaines d’autres, ils dominent ce petit univers alors qu’ils étaient des millions sur la ligne de départ. Et les voici là, tout en haut… Il n’y a aucune espèce de doute à avoir : ils sont forcément excellents !

25) Le jour où vous devrez quitter le monde du jeu, d’une manière ou d’une autre, que souhaiteriez-vous que l’on retienne de vous professionnellement mais surtout humainement ?

Sincèrement, je n’ai jamais travaillé à ça… à cet “après” ! Du coup me vient à l’esprit la phrase d’Alexandre Vialatte : « L’homme n’est que poussière, c’est dire l’importance du plumeau ! »

Lorsqu’on est en activité, la chose la plus importante est la crédibilité ! La crédibilité, c’est faire ce que l’on dit et, dans toute la mesure du possible, dire ce que l’on fait. C’est ce qui permet de durer, de construire, de vivre avec les autres. Vous savez, dans un petit milieu comme le nôtre, on hérite sans l’avoir choisi d’un nombre X ou Y d’interlocuteurs, qui sont vos contemporains et avec lesquels il va falloir vivre en aussi bonne intelligence que possible durant trente ans et parfois davantage. Et l'on ne sortira pas de ce petit groupe d’amis-adversaires-partenaires. Ils sont là, vous êtes là… De fait, la crédibilité est fondamentale. Quelques éditeurs incarnent à mes yeux cette crédibilité, qui se confirme au fil des années : Dieter Strehl, le patron de Piatnik. Adi Golad, le patron de Goliath, Jim Pressman celui de Pressman Toys ou Axel Kaldenhoven celui de Schmidt Spiele… et d’autres encore. Évidemment, j’en oublie et ils pourront m’en vouloir ! D’où la difficulté de dire y compris du bien de ses contemporains !

Pour autant je vais partiellement répondre à l’une de vos questions que j’ai éludée un peu plus tôt : l’incarnation même de cette crédibilité dans le milieu français du jeu c’est Marc Nunes qui l’a portée au plus haut. Il n’est pas le seul, c’est évident. Mais il en est l’incarnation la plus visible. Durant vingt ans il a pris des décisions souvent radicales. En annonçant la couleur. En préservant ceux qui risquaient de passer sous les roues de son convoi. En épaulant contre vent et marée ceux qui l’ont aidé, en protégeant les auteurs et en confortant ses partenaires. Tout cela en restant concentré sur l’essentiel… et en pouvant l’être parce que tous savaient qu’il ne trichait pas. Ce qui est intéressant d’ailleurs, c’est de noter que Croc et Philippe Mouret, qui ont fait la route avec lui, ont chacun à sa manière des comportements similaires où la droiture en actes et en paroles reste le maître mot.

Mon rôle a bien entendu été plus modeste, mais je me suis efforcé d’être crédible, à la façon dont je viens de définir cette notion.

La suite ? Et bien, restons avec la petite phrase de Vialatte…

26) C'est malheureusement la fin de cet entretien, Michel Lalet, en prenant en compte votre vie professionnelle et personnelle êtes vous heureux ?

Question ébouriffante !

Je ne m’attendais pas en tout cas à ce que vous m’offriez un tel espace de bavardage ! Pour cela et pour votre gentillesse… la réponse est évidemment oui !

Merci à vous Michel Lalet pour cet entretien marathon.

Pour clore ce mois Lalet et afin de prolonger le débat de l'art dans le jeu, je publierai dans quelques jours un article lui aussi un peu marathon sur ma vision personnelle. 

 

Pour ceux qui souhaiteraient soutenir mes entretiens, voici ma page tipeee,  même un petit geste fait plaisir et vous pourrez contribuer à d'autres interviews réalisés sur des festivals (Cannes, Paris est ludique, Essen...) : 

Ma page Tipeee 
 

Merci à mes Tipeeeurs de me soutenir  : Arnaud Urbon, Bruno Faidutti, Emilie Thomas, Nicolas Soubies ,Virgile De Rais, Pierre Rosenthal, et Ludikam! 

 

Pour ceux qui souhaiteraient découvrir les précédents entretiens, mes animations ou suivre ma page facebook  : 

http://www.facebook.com/jeuxviensavous/
 

Saison 1

Yves Hirschfeld
Benoit Forget
Bruno Faidutti 1ère partie
Bruno Faidutti 2ème partie
Naiade
François Haffner 1ère partie
François Haffner 2ème partie
Pierô Lalune
Timothée Leroy
Mathilde Spriet
Sébastien Pauchon
Tom Vuarchex
Vincent Dutrait 1ère partie
Vincent Dutrait 2ème partie
Christophe Boelinger 1 ère partie 
Christophe Boelinger 2ème partie
Régis Bonnessée
Roberto Fraga 1ère partie
Roberto Fraga 2 ème partie
Cyril Demaedg
Bruno Cathala 1 ère partie
Cyril Blondel
Bruno Cathala 2ème partie
Yahndrev 1ère partie
Yahndrev 2ème partie
Emilie Thomas
Sebastien Dujardin
Florian Corroyer
Alexandre Droit
Docteur Mops 1ère partie
Docteur Mops 2ème partie
Arnaud Urbon
Croc
Martin Vidberg
Florent Toscano
Guillaume Chifoumi
Nicolas Soubies
Juan Rodriguez 1ère partie
Juan Rodriguez 2ème partie
Bony
Yannick Robert
Docteur Philippe Proux
Franck Dion 1ère partie
Franck Dion 2ème partie
Franck Dion 3ème partie
Yoann Laurent
Carine Hinder et Jerôme Pélissier
Dominique Ehrhard
Christian Martinez
Maxime Savariaud
Véronique Claude
Shadi Torbey

  

Saison 2 
 

Fabien Bleuze
Serge Laget
Djib 1ère partie
Djib 2me partie
Florian Sirieix
Farid Ben Salem 1 ère partie
Farid Ben Salem 2ème partie
Julien Lamouche
Jean-Louis Roubira 1ère partie
Jean-Louis Roubira 2ème partie
Philippe des Pallières 1ère partie
Philippe des Pallières 2ème partie
Julian Malgat Tome 1
Philippe Tapimoket 1ère partie
Philippe Tapimoket 2ème partie
Théo Rivière
Reixou
Nicolas Bourgoin
Natacha Deshayes
Gary Kim 
Emmanuel Beltrando
Tony Rochon

Thierry Saeys
Lia-Sabine
Igor Polouchine 1ère partie
Igor Polouchine 2ème partie
Bernard Tavitian
Marcus 1 ère partie
Marcus 2ème partie
Gaetan Beaujannot
Jean-Michel Urien
Michel Lalet 1 ère partie
Michel Lalet 2 ème partie

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