Bruno des Montagnes

Journal d'un auteur - part. 1

Journal d'un auteur - part. 1

Dans quelques semaines, mon prochain jeu chez Days of Wonder fera son apparition sur les étals des boutiques. J’ai décidé de profiter de cette occasion pour rédiger ce (long) journal dédié à la création de ce jeu. Comme je suis souvent sollicité pour parler de la création ludique, j’ai voulu profiter de l’occasion pour tenter de retranscrire le plus fidèlement possible tout le processus. En laissant les choses exactement dans l’ordre où elles sont arrivées dans ma tête. Et surtout, au delà des explications que je qualifierai de mécaniciennes, de tenter de partager d’une part mes motivations personnelles profondes, mais aussi les raisons de chacun de mes choix vis-à-vis du plaisir ludique que j’ai cherché à générer au travers de ce jeu.

Comme j'ai été un peu.. bavard.. j'ai divisé ce "making off" en plusieurs parties, que je publierai au fur et à mesure.. Voici donc la première partie !

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1- Du pourquoi tout a commencé…

Il y a de cela quelques semaines en arrière, à l’occasion de l’ouverture des tribunes de TricTrac aux rédacteurs de tous poils, je me suis essayé à écrire un premier article sur les moteurs ludiques. Cet article traitait d’un sujet qui me tient à cœur : le rapport intime entre le plaisir ludique et la frustration.

Et il est assez cocasse, en prenant du recul, que j’en arrive à prendre conscience que c’est à nouveau la frustration qui a été pour moi le déclencheur de ce projet.

Je m’explique…

Je suis maintenant auteur de jeux depuis quasi 12 ans (première publication Octobre 2002). Et mon activité professionnelle tourne exclusivement autour des jeux depuis avril 2004 (licenciement dans mon vrai métier d’avant que j’avais).

Je suis un auteur heureux car jusqu’à présent, j’ai eu la chance, chaque année, de voir plusieurs jeux publiés. Croyez-moi, je mesure chaque jour cette chance et redoute le jour où mes propres envies ne seront plus en phase avec celles des éditeurs et des joueurs.

Heureux donc, et pourtant, avec un sentiment de frustration qui s’est amplifié peu à peu au cours des dernières années.

En effet, malgré ces multi-publications et malgré de vrais succès d’estime au niveau du public, les royalties qui me reviennent ne suffisent pas pour pouvoir être serein sur le plan financier. Du coup, en parallèle de mes propres créations, je suis amené à travailler en tant que développeur (parfois en allant même jusqu’à prendre en charge la fabrication), pour le compte de différents éditeurs, sur les jeux d’autres auteurs.

Ce travail, est passionnant et m’amène une stabilité économique rassurante, mais il a une contrepartie : il est chronophage. En effet, lorsque je suis missionné pour travailler sur un « gros » jeu pour tel ou tel éditeur, cela implique une immersion intellectuelle profonde sur ce sujet. Immersion qui m’empêche d’avoir le temps nécessaire pour développer un projet de même ampleur pour moi-même… Comme ils diraient sur TF1, mon temps de cerveau disponible a été quasi complètement absorbé.

Alors du coup, au milieu de ce processus aussi passionnant qu’absorbant, je m’offre des « récréations » ludiques, en faisant pas mal de petits jeux. Attention, je ne dis pas petits jeux de façon péjorative… je dis petits jeux par rapport au temps nécessaire pour les créer/mettre au point, par rapport au temps de jeu nécessairement court pour pouvoir tester vite. Et c’est ainsi que sont nés les Petit Prince, Noé, Sobek, Okiya, SOS Titanic etc etc… Soyons clairs : j’aime chacun de ces jeux et ne les renie en rien.

Pire : parfois j’ai noté dans un coin de ma tête, ou bien sur un carnet, l’architecture globale d’un jeu plus costaud nécessitant plus de travail. Pour plus tard. Quand j’aurai le temps. Et puis j’ai enragé en voyant sortir un autre jeu très réussi basé exactement sur cette idée là, tuant dans l’œuf mon projet. C’est ainsi que, par exemple, j’ai eu un grand moment de déprime en voyant sortir Trajan, alors que plus d’une année auparavant, j’avais posé sur le papier toute l’architecture d’un jeu basé sur exactement le même mécanisme d’accès aux différentes actions possible. A peu de chose près le même jeu.

C’est comme ça que, peu à peu, au fil des ans, ce sentiment de frustration né du manque de temps nécessaire à une implication personnelle sur des projets de plus grande envergure, boosté par le sentiment de se faire parfois damer le pion sur des idées dans l’air du temps, s’est fait de plus en plus présent.

Le magma cérébral était en ébullition de plus avancée. Et l’éruption s’est produite fin 2012.

2- Pour lui, tout a commencé par une nuit sombre…

Globalement, mon temps de travail s’organise de la façon suivante : Du samedi au vendredi, je travaille sur les différents projets dans lesquels je suis impliqué. Généralement une bonne dizaine, en parallèle, à des niveaux d’avancement divers et variés :

Mise à jour et réalisation de prototypes (fichiers + matériel), validation de fichiers avant impression, rédaction de règles, recherche d’images pour d’autres projets, coordinations diverses et variées avec les auteurs /illustrateurs / éditeurs / fabricants connectés à ces projets (skype est mon ami)… et le vendredi soir, c’est direction Annecy pour une soirée jeu au « repaire », une brasserie au nom prédestiné, dans le centre ville.

Là-bas, tous le chaque vendredi soir, des joueurs de tous poils se réunissent. On commence par boire un verre (ou quatre ou douze, ça dépend), à raconter des conneries (là, le degré de la connerie dépend du nombre de verres), à manger tous ensemble (ne demandez pas un magret-frites sans salade, dites simplement un « cathala »), et après un petit café, c’est parti pour des jeux jusqu’à 1 heure du mat. C’est dans ce petit cocon chaleureux que j’ai eu la chance de pouvoir réunir une équipe de testeurs toujours enthousiastes valider les projets développés dans la semaine écoulée.

Fin décembre 2012, vendredi matin… beaucoup de boulot. Trop. Envie et même besoin d’une récréation. Depuis quelques jours, je me suis remis à penser à mon ancien projet étouffé par Trajan. Envie d’utiliser le système de semailles de l’Awele pour… autre chose. La nuit qui vient de se terminer a été une nuit d’insomnie. Alors j’ai commencé à faire tourner un truc dans ma tête… Un jeu pour deux joueurs (je vous jure, je fais pas exprès) :

Des cases, disposées en carré. Disons 9 cases.
Sur ces cases des pions de 3 couleurs différentes, répartis aléatoirement au niveau des couleurs, mais à raison de 3 pions par case.
A ton tour, tu vides une case et égrènes les pions à raison de 1 pion par case, réalisant ainsi une sorte de parcours dans lequel ne sont autorisés que les mouvements orthogonaux, et dans lequel les aller-retour sont interdits. (Vous suivez au fond de la classe ?)
Pour qu’un mouvement soit valide, il faut qu’au moins un pion de la couleur du dernier pion semé soit déjà présent dans la dernière case du parcours. En fait, c’est beaucoup plus facile à expliquer par l’exemple que par le texte !!
Dans cette dernière case, tu captures TOUS les pions de la même couleur que le dernier que tu as joué (donc minimum deux pions)…
Le jeu s’arrête lorsqu’il n’y a plus de mouvements possibles. Chaque pion capturé rapporte autant de PV que le nombre de pions à sa couleur encore présent sur les cases centrales.

Voilà… C’est tout. J’ai « joué mentalement» quelques parties virtuelles semblant sympathiques durant la nuit, et ce matin, quand je me mets à mon bureau, avant de passer à des trucs plus lourds, j’ai bien envie de commencer par valider ces idées nocturnes.

Pour faire les 9 cases, pas besoin de chercher loin. J’ai un stock de sous-boc à bière. Je les positionne sur le bureau, du côté non illustré, pour jouer sur fond « neutre ».

Pour les pions ? Fastoche… j’ai un stock de jolis pions en bois colorés avec un petit dinosaure imprimé dessus. Ils sont issus d’une boite de la première version de Evo (un grand jeu… Philippe, si tu me lis... tu sais à quel point je suis fan) achetée incomplète pour 1 euro dans un vide grenier, juste pour récupérer du carton et des pions en bois pour les protos.

Une fois positionné, le matos est tout mimi et donne envie de jouer. Les petits dinos donnent un semblant de thématique qui ne sert à rien à ce stade, mais qui juste agrémente la chose.

Je joue donc contre moi-même.

NON, je ne suis pas schizophrène !!

Et moi non plus…

Le bilan est des plus positifs. C’est simple, ça paraît plutôt malin, et même si jouer seul manque forcément de piquant, je vois bien qu’il y a matière à faire quelque chose avec ça.

Déjà, de suite, comme le système fonctionne bien, j’ai envie de rajouter un peu de variété.

Alors je confère un effet spécifique à chacune des cases du jeu : le joueur qui vide cette case à l’issue de son déplacement DOIT en appliquer l’effet. Fun + rejouabilité.

Voici à ce stade à quoi ça ressemble sur mon ordinateur (oui j’utilise powerpoint plutôt que photoshop… l’âge et la fainéantise sans doute) :

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Le vendredi soir, c’est donc avec ce proto des plus épurés que je pars au repaire. Et là, pendant l’apéro, ce sont au moins 5 ou 6 parties qui se sont enchaînées.

Les impressions du matin sont confirmées : c’est rapide (5 – 10 minutes), intense, et assez retors, ce qui n’est pas pour me déplaire.

Bref, il y a sans doute encore un peu de développement à faire, pour plus de variété encore dans les effets, pour bien s’assurer que, par exemple, qu’il n’y ait pas un avantage prépondérant pour l’un des deux joueurs. Mais c’est du détail. Du facile à faire. Et dès ce vendredi soir, je suis à la tête d’un jeu pour ainsi dire terminé, et déjà présentable à un éditeur.

Sauf que… ça m’a obsédé toute la nuit suivante.

Parce que une fois de plus, il s’agit d’un jeu à deux, qui me plait déjà énormément, mais qui ne remplit pas le besoin de travailler pour moi-même sur un projet de plus grande envergure.

Et puis je sens qu’avec cette petite mécanique, je tiens quelque chose qui peut se prêter à construire quelque chose de plus costaud, de plus ambitieux. Bref, j’ai peut être la base d’une autre aventure...

...à suivre....

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À suivre chez les professionnels...

Commentaires (31)

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Marcooo
Marcooo

Il y a bien longtemps que je n ai rien écrit sur TT. L occasion est trop belle: merci pour tout Bruno!

pak
pak

Comme Reixou et Ionis, je pense d'office à Longhorn en lisant cet intéressant article. Je suis aussi assez surpris que toutes les créations et succès de M'sieur Cathala ne suffisent pas à lui assurer un minimum financier. Ça n'encourage pas à la création ludique, ça ! ;-)

Zous
Zous

Merci pour cet article très intéressant ... à qui il manque malheureusement la fin pour l'instant.

Le seul grincement (personnel) est que le système d'awale revisité, de carte à effet, de "plateau modulable fait avec des tuiles style sous-bock" ... sont des éléments présents dans mon proto qui concours cette année à Boulogne. :/

Même si la sensation de jeu n'aura absolument rien à voir de ce que j'en a lu par ci par là, ça me fait tout de même vraiment bizarre.

armando
armando

Tres bien

Nous avons ici à faire à une personne sérieuse, dont le talent fait l unanimité, et est très sympathique, ce qui n est pas négligeable

Je trouve au delà de la réelle qualité de cet article que Bruno des montagnes a la légitimité, et qu en plus il le fait très bien.

Cet article plein d humour montre également la grande modestie de son auteur.

Personnellement j ai aussi mes idées sur le monde du jeu (forcément je suis sur tric trac), et plus particulièrement sur l approche pédagogiques par le jeu.

Parler du jeu avec qualité demande bcp de temps d expérience de recul, sinon on tombe dans la discution de bistrot, et vu l etat de nos bistrots, dans ce cas au temps ne pas trainer sur tric trac, et contribuer à aider nos cafetiers.

Donc trois fois oui à ce style d article

Merci monsieur Bruno

bouqoss
bouqoss

Waou! Quand on lis l'article on a l'impression que créé un jeu c'est facile. Fort vous étes monsieur Bruno.

NeoFitz
NeoFitz

Vivement la suite !

Kerquist
Kerquist

Quel est le jeu qui fera passer Bruno Cathala à la postérité, celui qui sera cité prioritairement sous son nom dans le dictionnaire des plus grands auteurs de jeux du monde ?

Impossible à prédire à ce jour. Ca pourra être un jeu familial ou un jeu expert. La clé majeure me semble être la longévité du jeu dans le cœur du public.

Mais pour se hisser sur le podium des jeux préférés des joueurs passionnés, l'ambition et la profondeur du jeu sont des conditions incontournables.

Zeol
Zeol

la suite, la suite, LA SUIIIIIIIIIIITTTTTTTEEEEEEE !!!

Fox62
Fox62

C'est marrant, si on exclue la mécanique de déplacement tout a fait différente, ce premier jet me fait penser à un cousin germain de Long-Horn. Je me demande si en fait vous ne teniez pas déjà une partie de ce premier jet avec long-horn.

Pikaraph
Pikaraph

Super article, vite la suite !